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Pensées pour moi-même — Février 2026

Le poids du silence

Je rentrais du Maroc, l’esprit encore baigné de lumière, pour rejoindre Nîmes. C’est un rituel auquel je tiens : le retour au bercail. Pourtant, en traversant le hall de l'aéroport de Marseille, ne trouvant personne pour m’accueillir, j'ai senti se fissurer la forteresse de sérénité que je m'étais promise. Moi qui avais décidé de vivre une vie "légère", nourrie de deux ans de lectures stoïciennes, je me suis vu faillir.

L’agacement a vite pris le dessus. Une altercation absurde avec un agent de sécurité pour une prise électrique, une montée d’adrénaline inutile... J'ai quitté la zone sous tension. Mon téléphone était chargé, mais sans carte SIM fonctionnelle, je me sentais nu. Amputé.

J'ai pris la navette vers la gare, traînant ma valise et mon humeur. C'est là que je l'ai vue. Une dame voilée, accompagnée de deux garçons et, un peu à l'écart, d'une petite fille de cinq ou six ans. Cette enfant a capté mon attention : une politesse innée dans la posture, un calme olympien, une tenue impeccable. Après les cris d’un bébé durant tout le vol, ce silence était une grâce.

À la gare, le réel nous a rattrapés : quai bondé, train annulé. Le chaos ordinaire. La dame s'est tournée vers moi, perdue. Faut-il prendre un billet ? Je l'en ai dissuadée. « Ne restez pas dans cette gare, c'est une impasse. Retournez à l'aéroport, c'est plus sûr pour les enfants. » Elle m'a demandé de l'aide pour un taxi. Je lui ai répété de retourner là-bas. Elle a suivi mon conseil, docilement.

C’est alors qu’un autre homme, arrivé de Casablanca, a surgi. Il m’a proposé un partage de connexion. Soudain, le monde s'est rouvert. Les messages ont afflué. Mon ami censé me récupérer ne répondait pas. Immédiatement, un réflexe professionnel a pris les commandes : gestion de crise. Je me suis donné dix minutes pour trouver une solution.

Dix minutes plus tard, j'étais devant une voiture de location avec cet homme. Lui, il m'apportait la connexion, la solution. La dame, elle, ne m'apportait que sa détresse. Dans l'équation froide de ma survie immédiate, j'ai choisi l'homme. J'ai oublié la petite fille au regard si doux. J'ai filé, seul et vainqueur.

Mais ce matin, au réveil, la victoire a un goût de cendre. Pourquoi ai-je aidé le "fort" plutôt que la "faible" ? Est-ce simplement parce qu'il m'a offert du Wi-Fi ?

J'ai compris que j'avais agi par pure efficacité technique, balayant l'humain sur mon passage. Mon choix de vie était la paix, et la paix, c'est savoir la partager. Hier, je l'ai gardée pour moi.

Madame, je vous ai laissée seule sur le quai. Je vous demande pardon.