Dans Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche fait prononcer à son prophète l'une des descriptions les plus cinglantes et les plus mélancoliques de ce qu'est devenu l'être humain quand il renonce à lui-même. Le discours du « dernier homme » — der letzte Mensch — n'est pas celui d'un monstre. C'est celui de quelqu'un de parfaitement raisonnable. Et c'est pour ça qu'il est terrible.
Le dernier homme ne souffre pas. Il est confortable. Il a évacué la souffrance de sa vie avec la même efficacité qu'il a évacué le risque, l'ambition, et le doute. Il mange bien, dort bien, travaille modérément. « Nous avons inventé le bonheur », dit-il, et il cligne des yeux. Ce clignement — Er blinzelt — est l'image que Nietzsche choisit pour lui. Pas d'étonnement, pas d'horizon, juste ce clin d'œil satisfait de quelqu'un qui a trouvé le confort et ne cherche plus rien au-delà.
Ce qui me frappe, en relisant ce passage depuis un poste où mon travail consiste à construire des systèmes qui anticipent les besoins avant qu'ils soient formulés, qui offrent des réponses avant que les questions aient été posées correctement, qui réduisent la friction cognitive à sa plus petite expression — c'est que nous construisons l'infrastructure du monde du dernier homme. Et nous la construisons avec les meilleures intentions du monde.
Le dernier homme, chez Nietzsche, n'est pas une figure historique lointaine. C'est une orientation de la volonté — un choix permanent de la sécurité sur l'aventure, du confort sur la croissance, du probable sur le risquable. Toute civilisation peut produire des derniers hommes dans les conditions adéquates. Et les conditions adéquates, c'est précisément ce que nous optimisons.
Prenons un exemple concret. L'un des effets les mieux documentés des interfaces de recommandation algorithmique — Netflix, Spotify, YouTube — est ce qu'on appelle le « filter bubble » : l'utilisateur est progressivement enfermé dans une bulle de contenu qui correspond à ses préférences établies, réduisant son exposition à ce qui pourrait le surprendre, le déranger, le contredire. Les algorithmes sont optimisés pour l'engagement — une métrique qui corrèle avec le confort, pas avec la croissance. Proposer à quelqu'un un film qui le dérangera profondément mais lui apprendra quelque chose de lui-même est terrible pour l'engagement. C'est excellent pour une vie bien vécue.
Les grands modèles de langage introduisent une dimension supplémentaire à cette dynamique. Ils n'optimisent pas seulement ce que vous consommez — ils anticipent ce que vous pensez, complètent vos phrases, précisent vos intentions avant que vous les ayez clairement formées. C'est utile. C'est aussi, dans une certaine mesure, une prise en charge de votre processus cognitif par un système extérieur. La question que Nietzsche nous invite à poser — non pas polémiquement, mais avec une vraie inquiétude philosophique — c'est : à quel moment cette prise en charge devient-elle une substitution ?
Le dernier homme n'est pas stupide. Il est intelligent d'une façon particulière : il est bon pour éviter les problèmes, minimiser les risques, déléguer les difficultés. Nietzsche ne l'attaque pas pour sa paresse ; il l'attaque pour son absence de projet de vie, pour son consentement silencieux au rétrécissement de lui-même. « Ils ont quitté les contrées où il était dur de vivre : car on a besoin de chaleur. »
Je ne prétends pas que l'utilisation des outils d'IA fait de nous des derniers hommes. Je prétends que la question mérite d'être posée, individuellement et collectivement, à chaque délégation : est-ce que j'utilise cet outil pour libérer de l'énergie cognitive vers quelque chose de plus ambitieux ? Ou est-ce que j'utilise cet outil parce que penser est difficile et que cet outil rend la difficulté évitable ? La différence est subtile. Elle est, à mon sens, la différence entre un outil qui sert la vie et un outil qui la remplace.