Il existe, dans la culture de la Silicon Valley, une conviction aussi profonde qu'elle est rarement formulée : toute friction est mauvaise. Le glissement doit être parfait. L'attente doit être nulle. La décision doit être anticipée. Le chemin entre le désir et sa satisfaction doit être réduit à son expression la plus courte. Cette conviction est si bien intégrée qu'elle n'a plus besoin d'être justifiée — elle structure silencieusement les revues de design, les réunions produit, les décisions d'architecture.
J'ai travaillé dans cet environnement pendant des années. Je l'ai respiré. Et c'est précisément pour ça que je commence à en douter.
Il y a une phrase que j'ai entendue des dizaines de fois dans des réunions de conception d'interfaces, une phrase présentée comme un principe inattaquable : reduce cognitive load. Réduire la charge cognitive. Faire en sorte que l'utilisateur n'ait pas à penser. C'est un principe légitime quand il s'agit de rendre un processus administratif moins frustrant, ou de rendre une interface médicale moins sujette aux erreurs. Mais quand ce principe s'applique aveuglément à toutes les interactions — aux décisions importantes, aux informations critiques, aux choix qui engagent l'avenir — il commence à poser un problème que personne ne nomme.
Réduire la charge cognitive, c'est souvent réduire l'effort de penser. Et l'effort de penser n'est pas un déchet du processus cognitif. C'est le processus.
Je pratique le judo depuis l'enfance. Ce que le tatami enseigne, avant même la technique, c'est le rapport à la résistance. Le partenaire qui résiste n'est pas un obstacle — c'est le condition de votre progrès. Sans résistance, vous ne pouvez pas apprendre la posture, l'équilibre, l'anticipation. Vous pouvez réciter des mouvements à vide, mais vous n'apprenez pas à juger. La friction est le seul enseignant réel.
Il y a quelque chose d'analogue dans la pensée. Les études en psychologie cognitive sur la mémoire et l'apprentissage documentent ce qu'on appelle le « desirable difficulty » — la difficulté souhaitable. L'apprentissage est plus durable quand il est plus difficile à acquérir : quand il faut récupérer activement, quand le texte est légèrement moins lisible, quand la réponse n'est pas immédiatement disponible. La fluidité est agréable, mais elle est souvent le signe que l'apprentissage n'a pas eu lieu. La résistance, elle, laisse une trace.
Ce que nous construisons dans l'industrie technologique — et j'inclus mon propre travail dans ce « nous » — c'est souvent l'inverse. Des interfaces qui mémorisent à votre place, qui complètent vos phrases, qui anticipent vos prochaines questions, qui vous épargnent le travail de chercher. L'intention est bonne. L'effet, à long terme, mérite d'être questionné.
Un des brevets que j'ai déposés chez Microsoft concerne l'évaluation et la mitigation de la fatigue numérique. Un autre traite de l'évaluation du bien-être dans les interactions avec les ordinateurs. Ces travaux partent d'une prémisse correcte : la technologie peut nuire, et il faut en détecter et atténuer les effets négatifs. Mais en travaillant sur ces systèmes, j'ai réalisé que la fatigue cognitive et le sous-emploi cognitif sont deux maux opposés qui peuvent cohabiter. Une interface parfaitement fluide peut être épuisante émotionnellement tout en laissant les capacités de raisonnement profond complètement inactives. Nous mesurons la fatigue. Nous mesurons rarement l'atrophie.
La France a une tradition intellectuelle — souvent moquée ailleurs — de méfiance vis-à-vis de l'évidence. Cette méfiance, appliquée à la technologie, n'est pas du retard : c'est une ressource. La question n'est pas « comment adopter plus vite ? » mais « adopter pour faire quoi, exactement ? » Cette friction — ce refus d'aller directement du désir à la satisfaction sans s'arrêter pour demander si le désir était bon — est précieuse.
Je ne prêche pas le Minitel ou le retour aux formulaires papier. Je ne défends pas l'inconfort pour l'inconfort. Ce que je défends, c'est l'idée que certaines frictions sont des fonctionnalités, pas des défauts. Que le moment d'hésitation avant de valider une décision est un espace cognitif, pas un délai à optimiser. Que forcer un utilisateur à reformuler sa question — vraiment reformuler, pas juste relancer un prompt — peut lui apprendre quelque chose sur ce qu'il cherchait réellement.
Déléguer l'écriture d'un e-mail à un assistant est une chose. Déléguer un processus métier entier à un agent autonome en est une autre. Comment garder le contrôle sur une machine qui travaille pendant que nous dormons, qui décide pendant que nous sommes distraits ? C'est l'un des défis que j'aborde dans mon prochain essai, La paresse de penser. La réponse commence, je crois, par refuser de traiter toute friction comme un problème d'ingénierie à résoudre.