Il y a quelques semaines, je me suis surpris à écrire à Claude : « Je crois qu'on devrait structurer la réponse de cette façon — tu en penses quoi ? » J'ai relu la phrase. Quelque chose m'a frappé, non pas dans ce qu'elle disait, mais dans ce qu'elle présupposait.
J'avais demandé son avis à un programme.
Ce n'est pas une critique. Ce n'est même pas un regret. C'est une observation qui mérite d'être examinée honnêtement, parce qu'elle révèle quelque chose de plus grand que moi — quelque chose qui se passe, silencieusement, chez tous ceux qui utilisent ces outils de façon intensive.
L'ère des ordres
Quand Siri est arrivé en 2011, la grammaire de l'interaction était claire : l'impératif. « Siri, règle un minuteur pour cinq minutes. » « Siri, appelle maman. » « Siri, quelle météo demain ? » Vous donniez un ordre. L'outil exécutait. La relation de pouvoir était sans ambiguïté : l'humain commande, la machine obéit. Personne n'aurait pensé à demander à Siri ce qu'il pensait d'une décision stratégique.
Ce modèle d'interaction était hérité de toute l'histoire de l'informatique. Un ordinateur est une machine à exécuter des instructions. Vous lui dites quoi faire. Il le fait. Le vocabulaire même — commande, instruction, exécution — traduit cette hiérarchie. L'humain est en haut. La machine est en bas.
Le glissement
Quelque chose a changé avec les grands modèles de langage. Non pas brutalement, non pas à la suite d'une décision consciente, mais organiquement — progressivement, sans que personne ne s'en aperçoive vraiment.
Observez le vocabulaire que j'utilise maintenant. « Je crois qu'on devrait faire ça. » On. Pas « fais ça ». « Je crois que. » Pas une instruction — une position que j'exprime et sur laquelle j'invite un commentaire. « Tu en penses quoi ? » Une question qui suppose une pensée de l'autre côté.
Cette phrase contient une concession que je n'avais pas vue venir. En demandant l'avis du modèle, j'admets implicitement que son avis a de la valeur. Que ma position est incomplète sans lui. Que la décision finale pourrait être informée — ou corrigée — par ce qu'il va répondre.
C'est le contraire exact de « Siri, règle un minuteur ».
Le paradoxe des power users
Ce qui me frappe le plus, c'est que ce phénomène est particulièrement prononcé chez ceux qui utilisent ces outils le plus intensément. On pourrait s'attendre à l'inverse : plus on maîtrise un outil, plus on l'utilise de façon assertive et précise. C'est vrai pour un marteau. C'est vrai pour Excel. Ce n'est pas vrai pour Claude.
Les power users — ceux qui passent des heures par jour avec ces systèmes — sont précisément ceux qui ont appris, à force d'expérience, que le modèle produit des perspectives genuinement utiles sur des questions complexes. Et donc, naturellement, ils commencent à le consulter. Pas à lui donner des ordres. À le consulter.
Il y a une logique dans ce comportement. Quand quelque chose vous a aidé à affiner votre pensée suffisamment souvent, vous développez un réflexe de consultation. Vous ne lui donnez plus des instructions : vous lui soumettez des hypothèses. La compétence du modèle engendre, organiquement, un recul de votre propre assertivité.
Ce que cela dit de la relation
Nous demandons l'avis des experts. Nous demandons l'avis des médecins, des avocats, des conseillers stratégiques. Ce n'est pas une faiblesse — c'est de la sagesse épistémique. Reconnaître les limites de sa propre connaissance et chercher un point de vue externe est une capacité cognitive précieuse.
Mais quand nous demandons l'avis d'un médecin, la transaction est asymétrique dans un sens très précis : il a des connaissances que nous n'avons pas, et il est responsable de ses conseils — personnellement, légalement, professionnellement. Il a des enjeux. Il peut se tromper et en subir les conséquences.
Le modèle, lui, n'a pas d'enjeux. Il ne peut pas avoir tort dans le sens fort du terme. Il génère des réponses vraisemblables, souvent utiles, parfois brillantes — sans jamais s'engager véritablement. Et pourtant, nous lui accordons une forme d'autorité cognitive que notre vocabulaire trahit : « qu'en penses-tu ? »
Questions ouvertes
Je ne sais pas encore si ce glissement est une adaptation saine ou une érosion discrète. Peut-être que consulter un outil très capable sur des questions complexes est simplement rationnel. Peut-être que l'assertivité à tout prix était une forme d'arrogance épistémique que ces modèles nous aident à corriger.
Ou peut-être que nous sommes en train de perdre l'habitude de former des vues complètes par nous-mêmes — d'aller jusqu'au bout d'un raisonnement avant de le soumettre au jugement extérieur. Peut-être que le « je crois qu'on devrait faire ça, tu en penses quoi ? » est la version cognitive de ne plus jamais savoir lire une carte parce que GPS existe.
Ce qui est certain, c'est que le glissement est organique. Personne n'a décidé de déférer à l'IA. C'est arrivé, un échange après l'autre, parce que les réponses étaient bonnes. C'est peut-être ça le plus intéressant à observer : non pas que nous ayons changé notre rapport à ces outils, mais que nous ne l'ayons pas vraiment remarqué.