Il y a environ cinq ans, j'ai assisté à quelque chose que je n'arrive pas à oublier. Pas une démonstration technique spectaculaire, pas une performance de benchmark à couper le souffle — rien de tout cela. J'observais, par curiosité, un groupe d'utilisateurs interagir avec un système de langage que mon équipe venait de déployer. Le système fonctionnait bien. Trop bien, peut-être. Parce que ce que j'ai vu, c'est des gens qui s'arrêtaient de réfléchir.

Pas de façon dramatique. Juste... ils posaient moins de questions. Ils vérifiaient moins les faits. Ils se fiaient à la première réponse générée, la copiaient, la soumettaient. La machine pensait, et eux validaient. Le glissement était si subtil que si je n'avais pas passé des années à construire ces systèmes de l'intérieur, je n'aurais peut-être pas remarqué. Mais je l'ai remarqué. Et la question s'est installée, silencieuse, têtue : est-ce que nous sommes en train de construire des outils, ou des tuteurs cognitifs ?

C'est cette question qui est au cœur de La paresse de penser.

Je tiens à être précis sur ce que ce livre est, et sur ce qu'il n'est pas. Il n'est pas un pamphlet contre l'intelligence artificielle. Je suis quelqu'un qui a consacré neuf ans à construire des systèmes d'IA, qui a déposé neuf brevets dans ce domaine, qui enseigne les architectures des grands modèles de langage à l'EPITA Paris. Je crois profondément à la valeur de ce travail. Mais croire à la valeur d'une technologie ne dispense pas d'en interroger les effets.

Le livre part d'un constat empirique : les grands modèles de langage fonctionnent, en partie, en prédisant ce qui est le plus probable. Ils ne cherchent pas la vérité — ils cherchent la vraisemblance. Or, c'est exactement le mécanisme que Daniel Kahneman a décrit dans les heuristiques cognitives humaines : nous aussi, nous préférons le probable au vrai, le familier à l'exact, le fluide au rigoureux. Nos cerveaux sont des machines à économiser de l'énergie cognitive. L'IA, en nous offrant des raccourcis toujours plus élaborés, ne fait peut-être que radicaliser une tendance qui nous est déjà naturelle.

Mais il y a une différence fondamentale. Quand un humain prend un raccourci cognitif, il reste l'acteur de ce choix — même inconsciemment. Il peut, par l'effort, l'entraînement, la culture, apprendre à reconnaître ses biais et à les corriger. Ce que j'explore dans le livre, c'est ce qui se passe quand le raccourci est externalisé : quand c'est la machine qui prend le raccourci à notre place, et que nous signons au bas de la page sans avoir lu.

La paresse de penser — le titre lui-même — est une notion que j'emprunte moins à la philosophie qu'à l'expérience du laboratoire. Dans mon travail quotidien, je conçois des systèmes censés rendre les gens plus productifs, moins distraits, mieux assistés. C'est un objectif légitime. Mais il y a un point de bascule, que j'ai commencé à percevoir, où « mieux assisté » glisse vers « déchargé de la réflexion ». Et ce glissement, quand il est permanent, quand il devient une habitude d'esprit, me préoccupe.

Le livre s'organise autour de trois fils conducteurs. Le premier est technique : comment fonctionnent réellement ces systèmes, et pourquoi leur architecture même les rend susceptibles de nous déresponsabiliser cognitivement ? Le second est philosophique : que nous disent des penseurs comme Jacques Ellul ou Nietzsche sur notre rapport à la technique, et en quoi l'IA amplifie-t-elle des tensions que la modernité n'a jamais résolues ? Le troisième est personnel : qu'est-ce que construire ces systèmes m'a appris sur la pensée humaine, et sur mes propres limites ?

J'écris ce livre en tant qu'ingénieur, non en tant que philosophe de profession. Cela a ses limites. Mais cela a aussi un avantage : je ne spécule pas depuis l'extérieur sur ce que font ces machines. J'ai construit certaines d'entre elles. Je sais comment elles fonctionnent, ce qu'elles optimisent, et — ce qui est peut-être plus important — ce qu'elles ne peuvent pas faire, mais que leurs utilisateurs leur prêtent souvent.

Il paraîtra en mai 2026, aux éditions FYP. Ce n'est pas un livre de vulgarisation technique. C'est un essai, dans la tradition française du terme : une tentative honnête de penser à voix haute une question difficile, sans prétendre l'épuiser. Mon seul espoir est qu'il donne envie à ses lecteurs de faire une chose rare dans notre époque d'accélération : ralentir, et penser eux-mêmes.