Jacques Ellul a publié La Technique ou l'enjeu du siècle en 1954. Le monde qu'il y décrit — une civilisation entièrement restructurée par la logique interne de la technique — n'était alors qu'une extrapolation. Relire ce texte aujourd'hui, depuis un bureau où des modèles de langage s'auto-optimisent et des agents autonomes traitent des décisions sans intervention humaine, c'est une expérience étrange. L'extrapolation n'est plus une extrapolation.
Ellul n'était pas contre la technique. Il était quelque chose de plus difficile à être : lucide sur elle. Sa thèse centrale n'est pas que les machines sont mauvaises, ni que le progrès technique est illusoire. Sa thèse est que la technique a développé une logique propre, autonome, qui s'impose à tous ses acteurs — ingénieurs, industriels, États — indépendamment de leurs intentions. Il appelle cette propriété l'autonomie de la technique.
Ce que cette autonomie signifie concrètement : une fois qu'une technique est disponible et efficace, elle tend à être adoptée parce qu'elle est efficace, non parce que ses utilisateurs ont délibéré sur ses conséquences. L'adoption n'est pas le résultat d'un choix réfléchi collectif. C'est la résultante de milliers de décisions individuelles et institutionnelles qui suivent chacune la même logique : cette technique fonctionne mieux, donc nous l'utilisons. Le « mieux » en question est toujours défini dans les propres termes de la technique : plus rapide, plus économique, plus scalable. Ce qui n'est pas mesurable dans ces termes est élidé.
Une autre propriété cruciale dans la pensée d'Ellul est ce qu'il appelle la causalité technique réciproque : les techniques s'appellent et se conditionnent les unes les autres. L'automobile a exigé l'autoroute, qui a exigé l'étalement urbain, qui a exigé la voiture pour fonctionner. Les grands modèles de langage exigent des centres de données, qui exigent des infrastructures électriques, qui exigent une politique énergétique, qui est influencée par les grandes entreprises tech. À chaque étape, la technique précédente contraint les choix de la technique suivante.
Pour un ingénieur comme moi, cette lecture n'est pas confortable. Je fais partie du système qu'Ellul décrit. Mon travail, au quotidien, c'est de construire des techniques plus efficaces. Chaque brevet que j'ai déposé est une réponse à un problème technique, résolu par des moyens techniques. Et chaque solution technique crée un nouveau cadre de contraintes qui rend certaines questions — éthiques, sociales, cognitives — plus difficiles à poser.
Là où Ellul devient particulièrement pertinent pour l'IA, c'est dans sa description de ce qu'il appelle le technicien : l'homme formé à penser dans les catégories de la technique. Le technicien, chez Ellul, n'est pas malveillant. Il est simplement aveugle aux dimensions de la réalité qui résistent à la formalisation technique. Il optimise. Il améliore. Il résout des problèmes dans le cadre du problème tel qu'il est posé techniquement. La question de si le problème devrait être posé autrement — si l'objectif lui-même mérite d'être questionné — ne lui vient pas naturellement.
C'est précisément la tension que j'essaie de nommer dans La paresse de penser. Construire des systèmes d'IA de plus en plus capables est une logique technique parfaitement cohérente. Réduire la friction cognitive est un objectif d'amélioration légitime. Rendre les décisions plus rapides, les informations plus accessibles, les processus plus fluides — tout cela s'inscrit dans la logique du progrès technique. Mais la question ellulienne persiste, inconfortable : en optimisant pour tout cela, que sommes-nous en train de faire à notre capacité à penser par nous-mêmes ?
Ellul ne prétendait pas avoir de réponse politique à cette question. Il pensait que la technique était un problème de civilisation, pas un problème d'ingénierie. Ce qui me semble juste. La seule chose qu'on puisse faire, depuis l'intérieur du système, c'est refuser d'être aveugle à ce qu'on construit.